Pourquoi les peintres organisent les relations entre les couleurs

Les couleurs saturées de Miriam Cahn

Miriam Cahn, Atombombe, 1991Miriam Cahn, b.t. 10.05.2012, 2012, pastels et graphite sur papier sources
Miriam Cahn, Ma pensée sérielle, Palais de Tokyo, Catalogue d’exposition paru le 22/02/2023

Miriam Cahn est une artiste suisse, peintre et dessinatrice dont le travail aborde les questions du corps face aux violences contemporaines (guerres, migrations, incestes, accidents nucléaires, etc.). Son travail exprime souvent une urgence de faire, notamment par l’utilisation d’une palette proches des couleurs primaires qui semblent être apposée telles quelles sur la toile. 

Par ce geste, l’artiste ne cherche pas à séduire l’œil du regardeur mais à le choquer, à électriser sa vision par ces contrastes forts et ces tons saturés. Ce qu’elle met face à nous, à travers cette palette “crue”, ce sont les catastrophes quotidiennes du monde, ces images qui nous sont devenues si familières jusqu’à leur banalisation (cf. ouvrage, Devant la douleur des autres, Susan Sontag, 2003). Par son travail, elle tente de réactiver notre capacité à voir.

Les interactions des rouges et des bleus chez Edvard Munch & Andy Warhol

1 – Edvard Munch, Le cri (1893), 91 × 73,5 cm 
2 – Andy Warhol, Big Electric Chair, décembre 1967- janvier 1968, encre sérigraphique et peinture acrylique sur toile,
137,2 × 185,3 cm,
sources : Michel-Eugène Chevreul, De la loi du contraste simultané des couleurs (1839)
Edvard Munch, L’œil moderne, Catalogue de l’exposition au Centre Pompidou (2011)
Exposition «COULEURS ! Chefs d’œuvre du Centre Pompidou, catalogue de l’exposition (2025)

Deux œuvres frappent par leur utilisation de cette interaction chromatique. La première réalisée en 1893, Le Cri d’Edvard Munch. Le peintre utilise ces deux tons pour strier le ciel de sa toile. Le rouge orangé ainsi que le bleu semblent répondre à cet homme hurlant devant nous en créant une vibration visuelle. Dans Big Electric Chair, série réalisée entre 1963 et 1967 par Andy Warhol, le rouge (couleur chaude) et le bleu (couleur froide) créent une atmosphère tout aussi tendue, violente et pleine de désespoir. Dans cette version, le rouge  semble absorber jusqu’à l’image même, l’envahissant, la contaminant. Avec ce duel de couleurs, Warhol évoque les tensions du débat autour de la peine de mort qui secouent la société américaine à cette époque.

Ces deux couleurs optiquement crée un conflit visuel, une vibration. Le rouge (dont la longueur d’onde est plus longue que la bleue) semble avancer tandis que le bleu recule. Ensemble, elles forment une vibration optique. Notre œil va vite être saturé se qui crée une instabilité visuelle, un envahissement rétinien, qui ne nous laisse aucune issue visuelle.

Painter in Bed, Philip Guston, 1973, huile sur toile, 121,9 × 106,7 cm, Metropolitan Museum of Art à New-York, É-U.
Sources : Metropolitan Museum of Art, notice de l’œuvre Painter in Bed, 1973. Mark Godfrey, Philip Guston Now, catalogue d’exposition, 2020. Robert Storr, Philip Guston: A Life Spent Painting, 2020.

La palette dans les tons roses de Philip Guston

Philip Guston est un artiste américain qui fut d’abord associé à l’Expressionnisme abstrait dans les années 1950. À la fin des années 1960, il opère cependant un tournant radical et revient à un style plus figuratif alliant un trait presque cartoonesque  à une palette dans les tons roses.

Dans Painter in Bed, la palette dominée par des roses grisâtres joue un rôle central. Cette couleur pourrait évoquer un registre doux, féminin ou enfantin au premier regard.  Pourtant, chez Guston, le rose est dense, poussiéreux, presque maladif. Souvent obtenu par un mélange de blanc de titane, de rouge et de bruns, il envahit toute la surface du tableau et semble contaminer les objets qui entourent la figure du peintre : chaussures, ampoules, lampes ou détritus. Allongé dans son lit, l’artiste apparaît face à cette accumulation d’objets ordinaires. La scène donne l’impression d’un monde matériel qui pèse sur lui. Peinte dans un contexte marqué par la Guerre du Vietnam et les tensions raciales aux États-Unis, la peinture devient ainsi un espace où le grotesque, l’humour noir et la violence du monde contemporain coexistent.