Au fil de leur longue émancipation, certaines artistes femmes, d’Artemisia Gentileschi (Autoportrait en allégorie de la peinture, vers 1638-1639) à Nathanaëlle Herbelin (Manifestation pour une 2e grossesse, 2025-2026, actuellement visible au Petit Palais à Paris), ont favorisé l’autoportrait à travers une multitude de thèmes, comme autant de moyens d’affirmation, de réflexion et de démythification. 

La conscience du corps

L’artiste autrichienne Maria Lassnig (1919-2014) peint essentiellement des autoportraits, guidée par le concept de Körpergefühl (« conscience du corps »). Sur des fonds souvent traités en aplats et dans une palette acide, elle se représente tour à tour avec violence, acuité ou humour. Influencée par le surréalisme et l’expressionnisme, elle traduit sur la toile des sensations corporelles. Dans ses tableaux, sa tête prend la forme d’un organe charnu ou se fait machinique ; son corps mute, transpercé d’objets divers. Tantôt, l’artiste rajeunit jusqu’à retrouver sa morphologie de nourrisson – mais ses traits restent ceux d’une vieille femme –, tantôt elle danse le tango, nue, avec la Mort. 

La peinture est pour Lassnig le seul médium capable de refléter ces métamorphoses et leur radicalité : « Il se passe quelque chose dans le corps et on le sent [… ] On sent des lignes qui s’étirent en longueur ou en largeur. Ou bien on ne sent que des points et des cercles. » Ses autoportraits, en raison de leur expressivité, semblent en effet traversés par un élan aussi vigoureux qu’irrépressible, pareil à la vie.

Maria Lassnig, Der Tod und das Mädchen / Der letzte Tango, 1999 © Maria Lassnig Foundation
Maria Lassnig, Zwei Arten zu sein (Doppelselbstporträt), 2000 © Maria Lassnig Foundation

L’autoportrait politique

Faith Ringgold (1930-2024) désire dans son œuvre offrir une visibilité nouvelle à la communauté africaine-américaine et à sa culture, que la colonisation, l’esclavagisme et la ségrégation ont voulu effacer durant des décennies. Alors que la scène étatsunienne est dominée par l’expressionnisme abstrait puis le minimalisme, elle choisit la figuration pour mieux partager son engagement militant. Elle associe des influences européennes (Pablo Picasso, Henri Matisse, etc.), new-yorkaises (le Pop Art) et populaires (le quilt). 

Ringgold entame au début des années 1960 une série de tableaux intitulée « Early Works » (« Œuvres du début »), au style épuré et graphique, dans laquelle elle peint des personnes, noires ou blanches. Avec Early Works #25 : Self-Portrait (1965), elle se représente à mi-corps, légèrement de trois-quarts, dans une pose typique de l’histoire du portrait. La stylisation des formes, toute en courbes, et la palette, dominée par le contraste entre les tons chauds (rouge, orange, brun) et les tons froids (bleu, vert), produisent loin des stéréotypes racistes l’image puissante et harmonieuse d’une femme noire. Elle incarne dès lors les enjeux politiques de son temps, ceux des luttes féministes et pour les droits civiques: « Je voulais que ma peinture exprime ce moment que je savais historique. Je voulais donner le point de vue des femmes sur cette période. »

Faith Ringgold, Early Works #25 Self-Portrait, 1965

L’autoportrait satirique

Avec un humour grinçant, Nicole Eisenman (née en 1965) s’attaque aux conventions sociales et artistiques dans son œuvre nourri d’histoire de l’art, de culture pop et de références queer. The Session (2008) représente ainsi ce qu’elle définit comme son pire cauchemar : une séance de psychanalyse, avec son père dans le rôle de l’analyste, et elle-même dans celui de l’analysante. 

Le tableau est composé à la manière d’une case de BD. L’artiste apparaît au premier plan, allongée sur le divan, le nez et les yeux exagérément rougis par les pleurs. Elle se figure misérable, pieds nus et sales, portant un pantalon troué. Assis derrière elle, son père, vêtu d’une chemise blanche, d’un pantalon beige et d’une cravate, prend des notes, un œil sur l’horloge car impatient de suspendre la séance. 

Très soucieuse des détails, Eisenman sature la surface de la toile de motifs : rectangles colorés des livres et des briques de la cheminée, masques sur l’aplat rouge du mur, lignes du sofa et du parquet, etc., sans oublier forme phallique du vase et de sa fleur sur le guéridon. Mais elle désamorce les nombreuses tensions qui parcourent l’iconographie par un style mordant, proche de la caricature, mêlant le grotesque de la Neue Sachlichkeit (George Grosz) à l’ironie vacharde d’un Robert Crumb.

Nicole Eisenman, The Session, 2008



Dans le prolongement de cet article, retrouver le stage : 

Geste, corps et grands formats, libérer le geste et voir en grand

Stage d’été du 13 au 17 juillet qui aura lieu à l’atelier Diiad. 

 Plus de renseignements par mail : contact@atelierdiiad.fr