La trame gravée
Dans le domaine de l’image imprimée, que signifie la trame – l’ensemble des lignes et des points gravés ? Proposition de réponse à travers trois œuvres au symbolisme respectivement visionnaire, impérialiste et mélancolique.
La trame mystique de Claude Mellan
En 1649, Claude Mellan (1598-1688) réalise une prouesse : à l’aide d’une unique ligne gravée, il représente le visage martyr du Christ sur le Saint-Suaire. Une ligne invisible de loin mais qui, si l’on s’approche, s’enroule en une spirale longue de quelque 150 mètres. Une ligne, s’épaississant ou s’amincissant selon l’angle du burin et la pression exercée sur celui-ci par le graveur, qui suffit, à elle seule, à dessiner la Sainte Face.

Considérée par l’historien de l’estampe Michel Melot comme « la première œuvre d’art optique », cette gravure fascine, par-delà même sa virtuosité, en raison de ses nombreuses significations.

La Sainte Face (détail), Claude Mellan, 1649, burin sur papier vergé, 63,2 x 47,4 cm
L’impression miraculeuse du visage du Christ sur son linceul – considéré par les chrétiens comme une relique – fait écho à l’impression en gravure qui produit comme par magie des images, sans l’intervention directe de la main. À travers la spirale, forme géométrique et symbole de l’infini, l’œuvre de Mellan révèle aussi la présence de Dieu caché dans l’apparence humaine du Christ. Une approche particulièrement intéressante quand on connaît les progrès scientifiques faits au début du siècle dans le domaine de l’optique. L’invention du microscope et celle du télescope, dont l’artiste a connaissance, donnent accès à des mondes nouveaux, jusqu’alors invisibles. Et Mellan d’être également l’auteur des premières représentations savantes des trois phases de la lune (1637), comme autant de portraits de l’astre de nos nuits…

Claude Mellan, La Lune dans son plein, 1634-35, 24,5 x 21,3 cm, BNF
La trame conquérante de Nicolas-Jacques Conté
En 1798, le général Bonaparte lance la campagne d’Égypte dont le but est de conquérir une partie de l’Orient. Le projet militaire, qui se soldera par un échec en 1801, se double d’une expédition scientifique. 150 érudits sont envoyés au royaume des pharaons pour y étudier la faune, la flore, l’histoire, l’architecture, la langue, les industries, etc. Parmi eux figure Nicolas-Jacques Conté (1755-1805), ingénieur et artiste, inventeur de notre crayon à papier. Il travaille activement sur place avant d’être chargé à son retour en France de superviser la publication de l’ensemble des connaissances : 22 volumes, édités entre 1809 et 1828 sous le titre de Description de l’Égypte et illustrés de près de 900 planches de très grand format.

La machine à graver les ciels et les fonds de Jacques Conté inventée en 1803
Afin de rationaliser la production de ces innombrables planches, Conté conçoit en 1803 la « machine à graver les ciels et les fonds ». Cet instrument permet de graver avec régularité les nombreuses et longues lignes parallèles, plus ou moins rapprochées, que nécessite l’arrière-plan des vues des pyramides de Gizeh ou des mosquées cairotes.

Vue Perspective du Palais prise de l’intérieur de la cour du côté de l’ouest dans Description de l’Egypte, Jean-Baptiste Prosper Jollois et Édouard de Villiers du Terrage, gravure Sellier Fils, 1822, Planche 41 Thèbes, Karnak. 52 x 70 cm

Vue Perspective du Palais prise de l’intérieur de la cour du côté de l’ouest (détail) dans Description de l’Egypte, Jean-Baptiste Prosper Jollois et Édouard de Villiers du Terrage, gravure Sellier Fils, 1822, Planche 41 Thèbes, Karnak. 52 x 70 cm
Quelques jours suffisent à la machine pour créer ces fonds quand un graveur y passe plusieurs semaines. La rationalisation conquérante à l’œuvre dans le cadre de l’expédition en Égypte, propre à l’esprit encyclopédiste et impérialiste de l’époque, trouve ainsi sa matérialisation dans la rationalisation de l’imagerie que le pouvoir napoléonien s’emploie, avec un immense succès, à diffuser.

Combat sculpté sur les murs extérieurs du palais dans Description de l’Egypte, Volume 3, Jean Baptiste Prosper Jollois, gravure Sellier Fils, 1822, Planche 39 Thèbes, Karnak. 2

Combat sculpté sur les murs extérieurs du palais (détail) dans Description de l’Egypte, Volume 3, Jean Baptiste Prosper Jollois, gravure Sellier Fils, 1822, Planche 39 Thèbes, Karnak. 2
La trame temporelle de Christiane Baumgartner
Christiane Baumgartner (née en 1967) aime les défis. Dans son œuvre, elle entreprend ainsi de réunir la gravure et la vidéo pour enregistrer, dans la matrice en bois, « les traces et les mouvements du temps » (Catherine De Braekeleer). Fascinée tant par la vitesse que par l’absurdité de nos existences, elle réalise des vidéos urbaines desquelles elle isole certaines images. Celles-ci sont ensuite retravaillées sur ordinateur avant d’être imprimées et transposées sur la plaque. L’artiste grave en tailles horizontales qui dotent ses images d’un aspect presque moiré, pareil à l’écran des vieux postes de télévision.

Christiane Baumgartner, Lisbon I, 2001, édition sur papier japon, imprimé en 3 exemplaires + 3, 98 × 128cm
Le retour à une technique ancienne, la xylogravure, est un moyen d’impliquer le corps, d’autant plus qu’elle utilise de très grands formats, jusqu’à trois ou quatre mètres de côté. Il est aussi une manière d’étirer le temps en s’opposant à l’immédiateté de la captation vidéo.

Christiane Baumgartner, Solaris 1, 2008, gravure sur bois sur papier Kozo, 6 exemplaires, 140 × 240 cm
Avec Solaris (2008), Baumgartner exécute une série de gravures à partir d’une scène du film du même nom d’Andreï Tarkovski. Elle y explore le motif du tunnel comme voie de non-retour. La lumière artificielle, traitée à la fois en réserve et en tailles horizontales, vibre d’une intensité électrique surprenante, au cœur même du papier. L’effet optique rappelle là encore les télés en noir et blanc : « Le bruit d’une image, cette neige. C’est ce que j’adore1», explique l’artiste. Et la sensation d’oppression, propre à la traversée de ces espaces souterrains, grandit, dans un instant à jamais suspendu.
1 Citée dans Catherine De Braekeleer, « Christiane Baumgartner », Nouvelles de l’estampe, n° 245, 2013.
POUR ALLER PLUS LOIN :
Sur Claude Mellan :
Texte critique de Michel Melot :
https://journals.openedition.org/estampe/1321
Texte général sur la gravure au XVIIème :
https://essentiels.bnf.fr/fr/article/8a2902f8-64e1-4f16-a523-c577f7bee418-taille-douce-paris-17e-siecle
Sur la machine à graver les ciels et les fonds :
https://journals.openedition.org/transbordeur/3588?lang=fr
Sur Christiane Baumgartner :
Interview : https://journals.openedition.org/estampe/807
Site de l’artiste :
https://www.christiane-baumgartner.com
Analyse critique :
5 artistes contemporains et l’estampe (dont C. Baumgartner) par Nathalie Heinich :
https://journals.openedition.org/estampe/1634
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