La gravure en couleurs
La gravure en couleurs est longtemps restée marginale avant de connaître à la fin du XIXesiècle un grand succès auprès des artistes modernes. Retour sur un pan méconnu de l’histoire de la gravure…
Le Blon et Dagoty, génies de la couleur
Jusqu’au début du XVIIIe siècle, la plupart des images sont imprimées en noir. Si un graveur souhaite introduire de la couleur, il se voit contraint au bricolage : rehausser ses impressions à l’aquarelle, utiliser une encre ou un papier colorés ou encore encrer sa plaque « à la poupée », technique de virtuose qui nécessite à chaque impression de pousser les différentes couleurs directement dans les tailles de la plaque et de les essuyer avec une grande minutie pour éviter qu’elles ne se mélangent. Il faut ainsi attendre 1710 pour qu’un peintre et graveur génial, Jacob Christoph Le Blon (1667-1741), invente l’impression en trichromie.
Désireux de reproduire en gravure des tableaux célèbres de l’histoire de l’art, Le Blon cherche à rendre la richesse de la palette d’un peintre. Il décompose les tons en trois couleurs primaires (rouge, jaune, bleu), en s’inspirant des travaux récents d’Isaac Newton sur le spectre lumineux. Il s’appuie en outre sur les qualités picturales de la manière noire, procédé de gravure en taille-douce qui permet de créer des aplats onctueux travaillés sans hachure ni pointillé.


1 – Cardinal Fleury, après 172, Atelier de Hyacinthe Rigaud (1659–1743), 80 x 64,8cm, Londres National Gallery
2 – 4 états ou épreuves intermédiaires C,M,J), d’une estampe en demi-teintes couleurs par Jacob Christoph Le Blon, du cardinal Fleury d’après une peinture Hyacinthe Rigaud, 1738, Bibliothèque de France, Département des Estampes de la photographie, Réserve AA-4 (LEBLON)
Pour chaque image, Le Blon anticipe, sans que l’on connaisse sa méthode exacte, la décomposition des couleurs (Le Cardinal Fleury d’après Hyacinthe Rigaud, 1738). Il utilise trois plaques, gravées en fonction des combinaisons – là, beaucoup de jaune, ici un peu de bleu, là encore une touche de rouge. Après de nombreux essais pour ajuster certains détails, l’imprimeur procède au tirage définitif.
Le Blon, qui a fait carrière à Amsterdam et à Londres, s’installe ensuite à Paris où il obtient en 1737 un privilège royal pour exercer l’art d’imprimer les tableaux en couleurs. À sa mort, l’un de ses anciens assistants, Jérôme-Fabien Gautier-Dagoty (1711-1786), « mi escroc, mi visionnaire » (F. Rodari), s’approprie, prétendant en être l’inventeur, le procédé d’impression en trichromie – auquel il ajoute cependant le noir pour les traits et les ombres. Lui aussi commercialise des estampes d’interprétation avant de se lancer dans un projet ambitieux, graver une Myologie complète en couleur (1746). Dans des planches grandeur nature, Dagoty met en scène avec une théâtralité saisissante des corps écorchés ou disséqués, davantage à en quête d’effets visuels que de précision scientifique. Velours de l’épiderme, nacre d’un os ou d’un tendon, sillon d’un muscle sont rendus avec obsession, jusqu’au vertige. L’ouvrage est un succès, d’autres suivront. Mais Dagoty, accusé d’avoir pillé Le Blon, est contraint à l’exil. L’impression en trichromie tombe alors dans l’oubli. Toutefois les recherches pionnières de Le Blon et Dagoty favoriseront après la Seconde guerre mondiale la création de l’impression offset.


Jacques-Fabien Gautier Dagoty (1716 – 1785), manière noire en couleur sur papier vergé, 61.2 x 46cm
2 – Première édition de la « Myologie« , Extrait de l’ouvrage de Jacques Gautier d’Agoty.
L’estampe japonaise et le retour de la couleur
La diffusion en Europe de l’estampe japonaise, à partir des années 1860, fait naître chez de nombreux peintres un intérêt renouvelé pour la gravure et plus particulièrement la gravure en couleur. Des Impressionnistes aux Nabis, tous sont séduits par l’usage que font les artistes japonais de la perspective flottante, de la réserve, de l’ornement, du dynamisme formel ou encore de l’aplat coloré. La couleur refait son apparition grâce à la lithographie, au monotype ou à l’aquatinte. Une vogue de l’estampe originale voit alors le jour, soutenue par des éditeurs passionnés et ambitieux comme Ambroise Vollard. Les tirages sont désormais numérotés et signés, moyen de structurer le marché tout en stimulant l’appétit des collectionneurs.
L’américaine Mary Cassatt (1844-1926) est une des rares femmes du mouvement impressionniste. Graveuse expérimentée, elle découvre l’estampe japonaise en 1890. Elle lui emprunte ses effets dans Set of 10, une éblouissante série de dix gravures exécutées l’année suivante et tirée à 25 exemplaires. Toutefois, elle préfère à la xylographie de ses homologues japonais la pointe sèche qu’elle colorie à l’aquatinte. Dans La Lettre par exemple, Cassatt imprime ses couleurs en employant successivement trois plaques (pour le brun du secrétaire, le bleu de la robe, le rose du corsage, etc.) ou en encrant une même plaque « à la poupée » – là, le bleu se mélangeant légèrement aux fleurs du papier peint au mur.


2 – Mary Cassatt, La lettre (The Letter), 1991, Pointe sèche et aquatinte, Papier : Arches. Dimensions : 54,6 x 41,9cm.
25 Épreuves.